Film américain de Woody Allen. 2003.
Pour les amateurs de Woody Allen, parmi lesquels je figure au premier rang, l’homme à lunettes ne possède que peu de défaut. Même un mauvais Woody Allen reste un bon moment. La grande majorité de ses films se laissent revoir avec un plaisir jamais diminué années après années. Même les allergiques au jazz, dont je figure également mais au deuxième rang cette fois, se laisse charmer par cette musique d’ascenseur qui collent parfaitement aux buildings new-yorkais, aux salons de psychanalystes, aux vieux cinémas de quartier et, depuis peu, aux rues de Londres ou de Barcelone. La magie allenienne opère à chaque fois, même quand notre ami refait trois fois le même film pour ceux qui n’auraient pas compris la première tentative. Pourquoi ? Impossible de savoir, c’est un peu le principe de la magie qui n’obéit à aucun critère rationnel. Pourtant Woody possède des handicaps. Avoir réalisé vers le début de sa carrière ce qui est peut-être le plus beau film de l’histoire du 7ème art avec Manhattan, n’étant pas des moindres. Mais comment reprocher quelque chose à un ami si fidèle, qui depuis plus de trente ans revient chaque année avec sa livraison habituelle de phobies, de réparties hilarantes et de turpitudes existentielles. Il existe tout de même un léger bémol que nous pourrions adresser à celui qui a dépassé ses maîtres, mêmes si les cinéphiles intégristes ne lui reconnaîtront ce mérite qu’une fois mort et enterré jusqu’au dents. Quel bémol ? Le réalisateur d’Annie Hall ne filme jamais, mais alors jamais, de fesses dénudées ! La peur d’être hors sujet ne justifie pas tout. La maison close d’Ombres et Brouillard lui en offrait l’occasion, Scarlet Johansson batifolant dans l’herbe avec son amant sur la pelouse dans Match point en était une autre, idem avec la prostituée d’Harry dans tous ses états. Rien que les titres de Comédie Erotique d’une nuit d’été ou Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le sexe auraient dû l’inciter à faire preuve d’un esthétisme plus poussé. D’autant plus que le grand Woody a toujours parsemé ses dialogues de réflexions coquines. Mais de là à déculotter une dame, il y avait un livre de Freud. Avec Anything Else, le cinéaste a failli franchir la ligne blanche. Lors d’une scène dans l’intimité de leur foyer, le jeune couple autour duquel tourne l’histoire, Jason Biggs et Christina Ricci, discute âprement de l’évolution de leur relation. Dans un souci de réalisme, le réalisateur a soigneusement choisi le moindre détail du décor. Les costumes également. Ainsi, alors Jason Biggs est vêtu le plus simplement du monde, la jolie Christina n’a droit, elle, qu’a un simple tee-shirt et une petite culotte. L’habitué des appartements de standing new-yorkais plaidera que ces immeubles sont particulièrement bien chauffés et qu’il est de coutume de s’y déplacer en sous-vêtements. De plus, comme chacun sait, les mâles américains étant bien plus frileux que leurs homologues femelles, il est naturel que le jeune premier, au visage de vieux pote, ne se hâte pas de quitter son habit. Ah qu’il devait être instructif d’être une petite souris de plateau (au sens propre s’entend) le jour où cette séquence a été tournée. J’imagine le réalisateur vieillissant n’ayant toujours pas fait ses adieux à sa libido demandant, en rougissant dès le premier mot, à la petite Ricci si, éventuellement, elle pouvait pour le bien-fondé de l’intrigue apparaître, mais seulement quelques minutes, avec le moins de tissu possible sur la peau. Surpris par tant d’audace, il a vraisemblablement cru bon de bafouiller : « Mais bien entendu, vous garderez vos sous-vêtements, votre tee-shirt, et même votre peignoir si vous préférez ». L’ancienne pensionnaire de la famille Adams, que sa petite taille prive souvent des rôles de femmes fatales, a dû s’exécuter avec professionnalisme en attendant la suite des consignes. A cet instant, Woody s’est retrouvé face à son destin. L’heure du choix, celui des remords, des regrets ou du renoncement. Il a ouvert la bouche, des mots ont formé des phrases dans son cerveau, le mécanisme intérieur a traité la multitude d’informations que ses émotions contradictoires lui dictaient et, enfin, il a parlé. Il voulait dire, et tout son public avec lui : « Le mieux serait que tu montres tes fesses ». Comment ? Pourquoi ? Ses talents de scénaristes auraient largement suffit à trouver des réponses convaincantes à ces questions. Au pire, son statut d’icône du cinéma indépendant aurait pu lui servir à dénicher une armée de plumitifs susceptibles de réécrire le script pour aller dans ce sens. Mais rien de tout cela n’est arrivé. Au même titre que nous ne saurons jamais ce qui serait advenu si Kennedy n’avait pas été assassiné, l’histoire du cinéma ignorera toujours ce qu’aurait pu être un film de Woody avec valseur au dessert. L’homme n’a pas eu le courage de ses ambitions. Il a détourné le regard, puis s’est résigné : « Enlève tout de même ton peignoir, il n’est pas raccord. » Christina a laissé tomber l’étoffe trop grande pour elle, et s’est trémoussée en petite culotte en récitant un texte absolument génial de créativité. Woody Allen occupera à jamais une place à part au Panthéon du cinéma. Malheureusement, il sera privé du panthéon des amoureux de l’envers du décor.

Oeil de faucon